La crainte de dormir à Walungu
Walungu, République démocratique du Congo
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Une campagne sans précédent est menée dans l'est du Congo pour éliminer les femmes. On peut voir sa cruauté dans les yeux apeurés des femmes de Walungu, dans leurs histoires saisissantes et dans les cicatrices de balles qui parsèment leurs corps. On peut voir son ampleur dans les milliers de femmes et de filles qui en font les frais chaque mois.
Nous avons rencontré trois femmes au centre Women for Women de Walungu qui ont été attaquées brutalement. Lucienne avait 20 ans lorsque les FDLR (dont certains membres ont participé au génocide il y a 13 ans et qui se cachent maintenant dans les forêts environnantes) l'ont attaquée pendant qu'elle dormait dans son lit avec ses enfants. Les agresseurs ont tué son frère et l'ont asservie, elle, dans leur camp pendant des mois dans des conditions inimaginables.
En 2006, dans la seule province du Sud Kivu, les Nations unies ont reçu plus de 27 000 rapports faisant état de brutalités sur des femmes comme celles endurées par Lucienne. Les membres de l'organisation Women for Women nous confient que plus de 40 % de leurs 5 000 participants dans le Kivu du sud sont inclus dans ces statistiques. Ces chiffres ont augmenté au cours des derniers mois et ont atteint un record depuis le paroxysme de la guerre il y a 7 ans.
Après leur viol, de nombreuses femmes telles que Lucienne sont abandonnées par leur mari et chassées de leur village. D'autres confient que leur mari n'arrive plus à les regarder dans les yeux et se sent si honteux et coupable qu'il n'est plus capable de protéger les siens contre les FDLR ou d'autres miliciens.
Aujourd'hui, Lucienne est sans abri. Son mari l'a quittée le jour où elle est rentrée de l'hôpital. Elle vit provisoirement avec une autre famille et vend des bananes le jour. Le soir, elle s'enfonce dans les champs pour y dormir. Elle a si peur que les FDLR la trouvent qu'elle refuse de dormir dans sa hutte.
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« Ils ont donné une torche à mon frère et l'ont obligé à éclairer la scène pendant qu'ils nous violaient ».
Dans la nuit du 12 décembre 2005, je dormais avec mes enfants. Je n'en avais que deux. Leur père était allé à Bukavu. Je me suis réveillée et j'ai vu une lumière énorme. J'avais peur et j'ai essayé de me couvrir le visage, mais ils ont tiré un de mes enfants hors du lit. Ils m'ont également tirée hors du lit et ils m'ont attaché les bras. J'ai laissé mon bébé sur le lit. Il était en pleurs. Ils m'ont jetée dehors, où un autre milicien des FDLR m'a attachée avec sa ceinture. Je les ai suppliés de me laisser prendre mon bébé qui pleurait. Ils m'ont dit que peu leur importait. Ils sont retournés dans la hutte et ont jeté mon bébé de côté.
Ma belle-sœur était également avec moi dans la hutte. Ils l'ont sortie dehors elle aussi. Certains d'entre eux nous ont prises et les autres sont restés pour piller la hutte. Ils m'ont emmenée à la hutte de mes parents. Ils y étaient déjà allés en 2004 et ils avaient tué mon père et ma mère. Ils ont emmené mon frère qui était le seul à être resté sur le site et ils l'ont attaché.
Ils sont allés ailleurs où ils ont pris une vache et une jeune fille. Ils les ont toutes attachées et les ont amenées à nos côtés. Ils se sont rendus à une autre ferme et ont amené une autre jeune fille.
Ils nous ont ensuite emmenés vers une colline et nous ont jetées au sol pour nous violer.
Ils ont donné une torche à mon frère pour éclairer la scène pendant qu'ils nous violaient. Lorsqu'il a essayé de résister, ils l'ont battu. Un des miliciens l'a visé au visage et l'a blessé.
Ils nous violaient chacun à tour de rôle. Lorsqu'un finissait, ils prenaient de l'eau au ruisseau et nous en aspergeaient pour nettoyer le sang, puis arrivait le suivant.
Lorsqu'ils ont eu fini, ils nous ont de nouveau attachés et, comme nous ne pouvions plus marcher, ils nous ont portés. Ils n'ont pas cessé de nous battre tout au long du trajet.
Nous sommes arrivés à 7h00 du matin. Ils ont alors tué mon frère. Des femmes étaient attachées aux arbres. Après nous avoir également attachées aux arbres, ils ont détaché ma belle-sœur et d'autres femmes et ils les ont toutes tuées. Je suis restée avec la jeune fille qu'ils avaient enlevée dans la dernière ferme et ils sont partis. Vers 16h00, le chef des [Interahamwe] est arrivé et il leur a ordonné de ne pas tuer les survivantes car certains hommes n'avaient pas de femme et nous pourrions leur servir.
Ils nous ont donné de l'eau pour nous laver et de l'huile pour le corps. Lorsque nous sommes arrivées à la hutte, j'ai vu ma jeune cousine, que je pensais morte. Elle m'a conseillée de ne jamais m'énerver. Nous avions de la chance d'être toujours en vie et en nous énervant, nous risquions de nous faire tuer et de ne pas pouvoir nous occuper de nos enfants. Elle m'a dit : « Je suis enceinte et malade. » Ils nous ont donné à manger, du fou fou [préparation à base de manioc ou de maïs] et de la viande.
Dix jours plus tard, ils nous ont dit que nous devions rester sur place pendant qu'eux iraient au marché de Goa Goa pour faire les courses. Ils sont revenus avec trois vaches et 11 autres personnes. Ils en ont tué six au couteau et cinq par balle.
Deux mois plus tard, la jeune fille s'est rendu compte qu'elle était enceinte et devait trouver le moyen d'avorter. Elle a souffert d'anémie et a fini par mourir.
Je suis restée seule à souffrir toutes les brutalités. Lorsque je cuisinais, si je mettais trop de sel ou trop peu, ils me jetaient dans une prison où de l'eau s'infiltrait par un trou. Un jour ils m'ont jetée dans le trou. [Mais cette fois] j'étais déjà enceinte.
Le 28 mars, ma cousine était sur le point d'accoucher. Ils ont demandé qui allait l'emmener au dispensaire [à l'hôpital]. Ils ont dit qu'ils la porteraient jusqu'à un site où je pourrais m'occuper d'elle et après l'accouchement ils enverraient quelqu'un du village pour me donner l'argent nécessaire pour payer le dispensaire [frais d'hôpital].
J'avais déjà essayé de m'échapper et, lorsque j'étais arrivée au milieu de la forêt, ils m'avaient rattrapée. Ils m'avaient alors jetée en prison et j'avais les jambes enflées.
Le jour où j'ai accompagné ma cousine au dispensaire, ils m'ont déshabillée. Ils ont dit que si je gardais mes vêtements, je ne reviendrais pas. Ils ont emmené ma cousine jusqu'à la montagne Nabashaka, où ils m'ont dit de continuer mon chemin avec elle. Ils ne pouvaient pas se rendre au village car les villageois les arrêteraient.
Nous sommes descendues la montagne jusqu'à déboucher sur une vallée où coulait un ruisseau. Dans un autre ruisseau, la femme d'un soldat était en train de laver des vêtements. Lorsqu'elle m'a vue, elle a pris peur car j'étais nue et elle a essayé de s'enfuir. Je lui ai demandé d'attendre. Elle ne comprenait pas mon dialecte, j'ai donc dû lui parler en Swahili. Elle pensait que j'étais folle ou que j'étais la femme d'un Interahamwe. Elle m'a donné le chemisier qu'elle portait et un pagne pour me couvrir.
Nous sommes allées ensemble au baraquement des chefs. Le chef m'a demandé comment je m'étais enfuie. Je lui ai raconté mon histoire. Il a demandé à sa femme de me préparer à manger mais je l'ai informé que ma cousine m'attendait pour la porter au dispensaire. Il a demandé à cinq soldats de m'accompagner avec un brancard. Lorsque nous sommes arrivés à la route principale, nous avons vu le véhicule d'une organisation internationale. Les soldats ont demandé l'aide d'autres membres de la communauté dans le véhicule. Comme j'avais les jambes enflées, ils m'ont prise à bord du véhicule.
Lorsque nous sommes arrivés au dispensaire de Walungu, ils nous ont dit que nous devions nous rendre à l'hôpital de Panzi après l'accouchement. A l'hôpital, les médecins ont dit que ma cousine ne s'en sortirait pas. Elle avait une infection de la poitrine et avait perdu un poumon. Elle est morte cinq jours plus tard.
Des proches ont porté son corps au village mais moi je suis restée à l'hôpital de Panzi. On m'y a traitée car je souffrais d'une maladie sexuellement transmissible. Au bout de plusieurs jours, j'ai demandé la permission de voir mes enfants pour lesquels je m'inquiétais. Lorsque je suis arrivée chez moi, j'y ai trouvé mes enfants seuls. Leur père les avait abandonnés et avait fui de peur que je ne lui transmette la maladie que j'avais contractée dans la forêt. Mes voisins s'étaient occupés de mes enfants. Mon bébé, que les Interahamwe avaient jeté, était blessé à la poitrine et était à l'hôpital. Lorsque je me suis rendue à l'hôpital, j'y ai trouvé mon bébé, qui souffrait de malnutrition. Je l'ai ramené chez moi et je l'ai porté à un centre de nutrition pour demander du lait.
Lorsque je suis arrivée à la hutte de mes parents, il n'y avait personne sur le site. Comme mon père n'avait pas pu payer pour la terre sur laquelle nous vivions, j'ai de nouveau été chassée. J'étais toujours enceinte. Je suis donc retournée à l'hôpital de Panzi. Je ne pouvais aller nulle part ailleurs. J'ai accouché le 28 septembre.
A l'hôpital, on m'a donné des vêtements pour moi et pour le bébé car je n'avais rien et je suis partie. De retour à Walungu, je n'avais nulle part où dormir. Je suis donc restée dans les champs avec mon bébé. Quelques jours plus tard, j'ai appris que les miliciens (Interahamwe) étaient revenus car ils souhaitaient récupérer leur bébé. J'avais peur de retourner à Kaniola. Je suis restée à Walungu, mais je n'avais pas de toit.
Une femme a entendu parler de ce qui m'était arrivé et, comme elle connaissait ma famille, elle m'a recueillie chez elle. Mais elle n'était pas non plus propriétaire de son logement et le propriétaire craignait que je n'attire les Interahamwe chez lui puisqu'ils me recherchaient. Ils avaient peur que cela ne leur nuise.
J'ai recommencé à passer mes nuits dans les champs et je passais la journée chez diverses personnes. En participant à ce programme de [Women for Women], j'ai pu améliorer ma situation et j'ai commencé à vendre des bananes. Je vis avec une autre famille mais je n'y suis pas à l'abri.
Un jour, alors que je rendais visite à une amie, j'ai rencontré de nouveau un Interahamwe. Lorsque j'ai essayé de me cacher, il m'a dit : « Pourquoi essaies-tu de te cacher ? Tu crois que je ne t'ai pas reconnue ? Tu es Lucienne et tu as notre bébé. » Il savait que j'avais rejoint Women for Women, qui m'avait donné beaucoup d'argent et il m'a dit que mon « époux » prévoyait de venir me récupérer. A entendre ces paroles, je me suis enfuie.
La dernière fois que j'étais avec mon amie, j'ai vu deux autres miliciens au marché. Je m'étais alors évanouie. Mon amie m'a donné quelques morceaux de sucre trempés dans de l'eau mais elle ne savait pas pourquoi je m'étais évanouie car je ne lui avais rien dit. Lorsque j'ai repris conscience, elle a demandé des explications. Je lui ai demandé si elle avait vu les deux hommes qui se tenaient près de moi. Je lui ai dit qu'ils avaient participé au massacre de 11 personnes sous mes yeux.
Depuis ce jour, je n'ai plus jamais passé la nuit chez elle, par crainte qu'ils ne viennent m'enlever.
Je vous supplie, mes parrains et mes marraines, de m'aider à vivre en sécurité avec les miens.
Posté par: Michael Graham | 30 novembre 2007